Le secrétaire d’Etat américain s’est rendu dans une colonie et sur le Golan, défiant le droit international
A près quatre années d’un mandat Trump outrageusement favorable aux intérêts israéliens, la tournée d’adieux se devait d’être provocante. Et nul doute que l’image de Mike Pompeo, descendant en hélicoptère dans la colonie israélienne de Shaar Binyamin, en Cisjordanie occupée, fera date. Jamais un haut responsable américain de son rang ne s’était rendu dans l’une de ces colonies, illégales aux yeux du droit international et que le reste du monde voit comme un obstacle majeur à la paix. En à peine deux jours sur place, le secrétaire d’Etat américain a multiplié les images fortes. Rencontre tripartite avec le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et le ministre bahreïni des affaires étrangères Abdullatif Ben Rachid Al Zayani, premier chef de la diplomatie d’un pays du Golfe en visite officielle en Israël, visite d’une colonie en Cisjordanie, puis du plateau du Golan syrien annexé…
L’idée était d’inscrire physiquement l’héritage des années Trump comme autant de cartes postales dans l’imaginaire collectif. La plus symbolique d’entre elles est la visite à Shaar Binyamin. Enième accroc de Washington au processus de paix, elle légitime les colonies israéliennes comme aucun pays n’avait jamais osé le faire. L’endroit choisi par les Américains est incongru, une zone industrielle plantée au bord d’un grand axe qui la relie à Jérusalem. Il a été retenu à cause de son hôte, Yaakov Berg, patron des vins casher Psagot produits dans les colonies voisines. Il y a un an, ce colon israélien perdait son combat devant la Cour européenne de justice, qui entérinait l’obligation de mentionner sur les étiquettes les colonies comme provenance de ses vins.

Un échec qui s’était transformé en victoire, puisque, quelques jours plus tard, en réaction, Washington annonçait ne plus considérer l’établissement des colonies, « en soi, comme contraire au droit international ». Le vigneron avait salué cette décision avec une nouvelle cuvée, baptisée « Pompeo ». Et c’est autour de ce vin rouge que le secrétaire d’Etat américain s’est fendu, jeudi, d’une nouvelle déclaration. Désormais, les produits fabriqués dans les colonies israéliennes seront estampillés « made in Israel » aux Etats Unis, sans distinction aucune. Un énième cadeau pour Israël, un pied de nez aux Européens. Une énième provocation, aussi, à l’encontre de l’Autorité palestinienne. Lundi déjà, le premier ministre, Mohammad Shtayyeh, implorait la communauté internationale de condamner la visite de Mike Pompeo et d’« imposer une interdiction complète des produits en provenance des colonies israéliennes ». L’appel a été suivi d’un long silence : face aux provocations de l’administration Trump envers les Palestiniens, le reste du monde est souvent resté muet.

Les familles palestiniennes dont les terres avaient été confisquées par l’armée israélienne pour des raisons militaires – et où ces colonies ont été établies en violation du droit international – ont protesté, mercredi, lors d’une conférence de presse à Al Bireh, ville palestinienne qui surplombe Shaar Binyamin. « Ce que Pompeo fait en visitant la colonie encourage les citoyens américains et d’autres à l’international, en leur disant : “vous enfreignez la loi, le droit international dit que c’est illégal mais, comme vous êtes puissants, rien ne vous arrivera” », a dénoncé Tamam Quran, une Américano Palestinienne de 25 ans, dont la famille possède des terres à Jabal Al Taweel, le nom palestinien de Psagot. A peine son annonce terminée, Mike Pompeo, lui, est reparti en hélicoptère, évitant soigneusement les Palestiniens, avec qui les liens sont rompus depuis décembre 2017. Deuxième étape de l’après midi, le Golan, plateau syrien annexé par Israël depuis 1981, sans reconnaissance de la communauté internationale. Sur les collines qui dominent la Syrie voisine, le secrétaire d’Etat est venu faire le service après vente d’une autre décision américaine.

Le 25 mars 2019, M. Trump a signé une déclaration reconnaissant l’annexion. « C’est une partie centrale d’Israël, a souligné M. Pompeo, flanqué de son homologue israélien, l’ex chef de l’armée, Gabi Ashkenazi. Imaginez si [Bachar Al] Assad contrôlait cet endroit… ». Quelques heures plus tôt à Jérusalem, en bon VRP, le secrétaire d’Etat américain s’était lancé dans un inventaire en règle des « choses incroyables » accomplies par son administration au service des intérêts du gouvernement israélien. Sous le regard complice de M. Nétanyahou, il avait cité la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan, mais aussi sur Jérusalem, une décision qui avait provoqué un tollé en décembre 2017 et la rupture des relations avec les Palestiniens, qui espèrent faire de Jérusalem Est leur capitale. Puis, un sourire aux lèvres, minimisant l’affaire, Mike Pompeo a ensuite lâché une autre concession : le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions, qui vise à faire pression sur l’Etat hébreu pour qu’il respecte le droit international et les droits des Palestiniens, sera désormais considéré par l’administration américaine comme « antisémite ». La définition reprend celle de l’agressive campagne israélienne qui tente de faire taire ce mouvement qui s’inspire des méthodes utilisées contre l’apartheid en Afrique du Sud et que l’Etat hébreu juge dangereux. « Les gens du Livre n’ont jamais eu meilleur ami », a laconiquement répondu Benyamin Nétanyahou. Cet ami a semé de quoi compliquer la tâche du prochain président américain.

La visite de M. Pompeo sert à « cimenter l’héri Sur le plateau du Golan annexé par Israël, près de la frontière avec la Syrie, lors de la visite de Mike Pompeo, secrétaire d’Etat américain, jeudi 19 novembre.
Le boycottage de l’Etat hébreu sera désormais considéré comme « antisémite » par Washington tage de l’administration Trump, et il reste encore du temps pour que surviennent d’autres nouveaux développements, remarque Yonatan Freeman, expert en relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il y a des choses que Joe Biden ne défera pas, parce qu’il ne le veut pas ou tout simplement ne le pourra pas, car il n’aura peut être pas les votes au Sénat ». D’autres pourront être facilement changées, comme la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan, puisqu’il s’agit d’un simple ordre du président américain. Mais les Israéliens sont confiants. Les provocations cesseront, mais l’héritage que laisse derrière lui M. Trump est fait pour rester. Le nouveau locataire de la Maison Blanche donnera des gages aux Palestiniens en rouvrant les canaux de dialogue.

Le Monde