On peut vouloir dépasser les clivages « et en même temps » les recréer. Au plus fort de la polémique sur l’article 24 de la proposition de loi relative à la sécurité globale, l’Elysée se demandait : mais où est passée l’aile gauche du macronisme, celle capable de faire contrepoids à l’omniprésence du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, dont l’action et les propos pèsent lourd du côté droit de la balance ?

« Ce serait pas mal que le “en même temps” existe », soulignait alors un conseiller du chef de l’Etat. Il a fallu qu’Emmanuel Macron lui ­même lâche le terme de « violences policières » dans un entretien à Brut, dénonce les contrôles au faciès puis rappelle que le « ressentiment économique et social » participe de l’embrigadement terroriste pour que l’équilibre du pouvoir paraisse retrouvé. Mais cela lui a coûté une fronde de certains syndicats policiers, ainsi que des critiques de la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, qui l’accuse de reprendre de « vieilles antiennes de la gauche » en brandissant l’argument de l’intégration comme « justification inadmissible de l’islamisme ».

Où est passée l’aile gauche, donc ? Vendredi 11 et samedi 12 décembre, elle se trouvait devant son ordinateur pour une convention par visioconférence du micro parti Territoires de progrès, organisée autour du thème : « Quel paysage social après la crise sanitaire ? » Lancée en début d’année sous le parrainage du ministre des affaires étrangères, Jean­ Yves Le Drian, et de son collè­gue chargé des comptes publics, Olivier Dussopt, tous deux ex socialistes, cette formation vise, selon ses promoteurs, à « élargir la majorité » vers la gauche. De nombreux membres du gouvernement, de Florence Parly (dé­fense) à Emmanuelle Wargon (logement), en passant par Elisabeth Borne (travail) et Jean­ Baptiste Djebbari (transports), ont rejoint cette association, qui permet la double appartenance avec La Ré­publique en marche (LRM). « Territoires de progrès, ce sont les valeurs d’émancipation et de liberté d’une gauche connectée aux réalités, celles qui nous ont amenées à rejoindre Emmanuel Macron », vante la ministre déléguée à l’industrie, Agnès Pannier ­Runacher, qui vient d’y adhérer.

« C’est un club de ministres », raille pour sa part un député macroniste, quand un autre décrit « un village Potemkine, un décor avec des ministres de gauche qui ne pèsent sur rien ». « Le mutisme » de Le Drian De fait, ses têtes d’affiche ne sont pas réputées pour leur goût du rapport de force ou les sorties mé­diatiques tonitruantes. « Avec Jean­Yves Le Drian, le Breton du Morbihan, et moi l’Ardéchois, côté expansif, on fait mieux, convient Olivier Dussopt. Est­ce qu’on doit parler plus fort ? Peut­ être. » « Nous voulons que la gauche s’affirme dans la Macronie, qu’elle fasse valoir des positions », défend l’ancien député socialiste Gilles Savary, dé­ légué général de Territoires de progrès, qui revendique une quarantaine de parlementaires.

Quelques communiqués offensifs ont bien été publiés ces dernières semaines – notamment pour réclamer une réforme de
l’inspection générale de la police nationale (IGPN) – mais ces derniers ne sont pas endossés par les ministres membres de l’association. « Aucun texte n’est validé au préalable », assure Gilles Savary, qui ne se fait guère d’illusions sur la volonté de ses troupes d’élever le ton pour tenter de peser. « Jean Yves Le Drian n’interviendra jamais, c’est un problème de tempé­rament, juge -t­-il. Il a fait une grande partie de sa cote de popularité sur le mutisme. C’est une marque de fabrique chez lui. »Au ­delà du tempérament, une question de fond s’ajoute à l’affaire : les ministres concernés ont-­ils de vraies différences à porter ? L’activisme de Gérald Darmanin en a certes hérissé quelques ­uns, mais les lignes ne sont pas forcément parallèles.

« J’ai zéro problème avec la ligne sécuritaire de Gérald, assume une des têtes d’affiche de ce courant. Sur le fond, je ferais la même chose. C’est sur la forme que j’agirais différemment. »Cette ouverture laisse à un autre micro parti, En commun, cofondé par la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, la possibilité de se revendiquer comme le « vrai » représentant de l’aile gauche macroniste. « Nous pensons qu’en matière de solidarités, d’écologie et de nouvelles pratiques démocratiques, la majorité n’a pas fait suffisamment », souligne Hugues Renson, député (LRM) de Paris et vice­président d’En commun, qui veut s’adresser à « l’électorat déçu de 2017 ».
« Nous ne sommes pas un rassemblement d’élus, de notables ou d’anciens éléphants », poursuit M. Renson. Contrairement à d’autres, donc. « C’est une démarche d’écurie pour Pompili », rétorque un membre de Territoires de progrès. L’aile gauche, combien de divisions ?

Le Monde

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