Léopold Sedar Senghor, « sujet » français, soldat de 2ème classe, prisonnier de guerre français
(…) En 1938,il a 32 ans et enseigne au lycée Marcellin Berthelot à Saint-Maur des Fossés non loin de Paris où il se rend régulièrement pour retrouver ses amis autour de leur revue l' »Etudiant noir ».
La guerre le surprend dans ces occupations intellectuelles. Il a 33 ans.
Mobilisé en 1939 puisque né hors des « quatre communes » du Sénégal dont les ressortissants avaient la nationalité française et pouvaient être incorporés comme officier en temps de guerre s’ils en avaient les capacités, Senghor, lui « sujet » français, sera soldat de 2ème classe intégré dans les contingents indigènes dans ce qu’on appelait alors le bataillon des « tirailleurs sénégalais » qui regroupait, sous cette appellation, tous les « non citoyens » français incorporés dans l’armée dans le cadre de la conscription normale ou en temps de mobilisation générale pour cause de guerre. C’est donc en agrégé en grammaire et en soldat de 2ème classe qu’il fait la guerre avec son groupe avant d’être fait prisonnier après une défense héroïque mais vaine du pont de la charité sur Loire. Détenu au stalag 230 en Allemagne, il restera deux ans en captivité avant d’être libéré en 1942. Il retourne à Marcellin Berthelot où il enseigne jusqu’à la fin de la guerre. En 1945, il est nommé professeur de langues à l’Ecole de la France d’Outremer

Ndessé. (1)

Mère, on m’écrit que tu blanchis comme la brousse à l’extrême
hivernage
Et je devrais être ta fête, la fête gymnique des moissons
Ta saison belle avec sept fois neuf années sans nuages et les greniers
pleins à craquer de fin mil
Ton champion, Kor-Sanou ! Tel le palmier de Katamague
Il domine tous ses rivaux de sa tête au mouvant panache d’argent
Et les cheveux des femmes s’agitent sur leurs épaules, et les cœurs des
vierges dans le tumulte de leur poitrine.
Voici que je suis devant toi, Mère, soldat aux manches nues
Et je suis vêtu de mots étrangers où tes yeux ne voient qu’un assemblage
d bâtons et de haillons.
Si je te pouvais parler, Mère ! Mais tu n’entendrais qu’un gazouillis précieux
et tu n’entendrais pas,
Comme lorsque, bonnes femmes de sérères, vous déridiez le Dieu-au-
troupeau-de-nuages
Pétaradant des coups de fusil par-dessus le cliquetis des mots paragnessés.
Mère, parle-moi bien que ma langue glisse sur nos verbes sonores et durs.
Tu les sais faire doux et moelleux comme à ton fils chéri autrefois.
Ah ! me pèse le fardeau pieux de mon mensonge,
Je ne suis plus le fonctionnaire qui a autorité, le marabout aux disciples
charmés.
L’Europe m’a broyé comme le plat guerrier sous les pattes pachydermes
des tanks
Mon cœur est plus meurtri que mon corps jadis au retour des lointaines
escapades aux bords enchantés des Esprits.

Je devrais être, Mère, le palmier florissant de ta vieillesse, je te voudrais
rendre l’ivresse de tes jeunes années
Je ne suis plus ton enfant endolori, et il se tourne et retourne sur ses flancs
douloureux
Je ne suis plus qu’un enfant qui se souvient de ton sein maternel et qui pleure.
Reçois-moi dans la nuit qu’éclaire l’assurance de ton regard
Redis-moi les vieux contes des veillées noires, que je me perde par les routes
sans mémoire.
Mère, je suis un soldat humilié qu’on nourrit de gros mil.

Dis-moi donc l’orgueil de mes pères !

Front-Stalag 230.
(1) Mélancolie, nostalgie, en wolof

Hosties noires,
Editions du Seuil, 1948

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