Le président Hassan Rohani a demandé, dimanche 8 novembre, après l’annonce de la victoire du candidat démocrate à Washington, de « saisir cette occasion pour corriger les erreurs passées ». Le chef de l’Etat iranien a invité la future administration américaine à « revenir sur la voie de l’adhésion aux engagements internationaux et au respect du droit international ». Une allusion à la sortie unilatérale par Donald Trump, en mai 2018, de l’accord sur le dossier nucléaire de Téhéran limitant sévèrement ses activités atomiques, signé en 2015 avec les EtatsUnis, le Royaume Uni, la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour empêcher le pays de développer une arme nucléaire. Pendant sa campagne électorale, Joe Biden a déjà fait part de son intention de proposer à l’Iran « une voie crédible de retour à la diplomatie » en vue de réintégrer les Etats Unis au sein de l’accord nucléaire, sans donner plus de détails. « Ce qu’on sait de Joe Biden est qu’il travaillera en étroite collaboration avec l’Europe pour revenir à l’accord nucléaire », explique Ariane Tabatabai, spécialiste du Moyen­Orient à l’Alliance for Securing Democracy au sein du German Marshall Fund.

Depuis la sortie américaine de l’accord, les Européens ont tenté de convaincre l’Iran de respecter ses engagements, en essayant de mettre en place la structure Instex (acronyme anglais pour « instrument de soutien aux échanges commerciaux »), pour continuer à commercer avec Téhéran malgré les sanctions américaines. Mais à part une première transaction portant sur du matériel médical en mars, Instex a été un échec. L’Iran s’est de son côté déjà affranchi de nombre de ses engagements, dont la limite du stock d’uranium enrichi et son degré de pureté, bien supérieurs aux niveaux autorisés par l’accord, selon les rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ces hauts niveaux d’enrichissement font craindre que l’Iran n’utilise son uranium à des fins militaires. Selon Ariane Tabatabai, les discussions sur l’accord nucléaire seront pour le nouveau président américain comme un « tremplin vers un engagement plus large avec l’Iran », notamment sur des sujets comme « le programme balistique de Téhéran, ses activités régionales et la question des prisonniers binationaux détenus en Iran », soutient la chercheuse. Au moins trois Irano Américains sont aujourd’hui derrière les barreaux en Iran, qui ne reconnaît pas la binationalité et où les binationaux sont souvent utilisés comme monnaie d’échange dans les négociations avec l’Occident. En 2016, alors que la levée des sanctions internationales entrait en vigueur à la suite de la signature de l’accord nucléaire, la République islamique d’Iran avait libéré des prisonniers iranoaméricains, dont le journaliste du Washington Post Jason Rezaian. Cet épisode peut laisser présager que d’autres libérations de binationaux sont possibles. Mais Téhéran a refusé de négocier sur la question balistique, encore moins sur ses activités régionales.

« En Iran, il n’existe aucune volonté de parler des missiles ou de la présence iranienne dans la région. Ces questions peuvent même bloquer toute négociation avec les Etats Unis, soutient l’analyste de l’Iran Adnan Tabatabai. D’autant plus que les inquiétudes existent quant à la pérennité d’un nouvel accord avec les Etats Unis. Les gens s’interrogent sur son utilité si, après Joe Biden, un nouveau président arrive à la Maison Blanche et qu’il décide de déchirer l’accord comme l’a fait Donald Trump. » En Iran, les quatre années de la présidence de Donald Trump et sa politique de « pression maximale » ont été très difficiles, aussi bien pour le régime que pour la population. Depuis le retour des sanctions américaines, en août 2018, l’économie iranienne, déjà aux prises avec une mauvaise gestion et une corruption endémique, est plongée dans une récession dramatique, alors que l’épidémie de Covid 19 fait de l’Iran le pays le plus touché dans la région. La première conséquence de l’élection de Joe Biden est apparue d’ailleurs sur le marché des devises étrangères : pour la première fois depuis le printemps, la monnaie nationale, le rial, a cessé de plonger face au dollar. Un camp modéré fragilisé Alors que l’élection présidentielle iranienne est prévue en mai 2021, la victoire de Joe Biden a suscité l’espoir dans une partie du camp modéré et réformateur.

Bien que, selon la Constitution iranienne, le président Rohani, qui termine son second mandat, ne puisse pas se représenter, certains évoquent une possible candidature de son chef de la diplomatie, Mohammad Javad Zarif, l’un des architectes, avec le président, du deal de 2015. L’échec de l’accord nucléaire a coûté cher au camp modéré. MM. Rohani et Zarif ont été qualifiés de « traîtres » et de « naïfs » par leurs adversaires conservateurs. Aujourd’hui, si l’Etat iranien appelle les Etats­Unis à revenir dans l’accord, le Guide suprême, Ali Khamenei, ne cesse de marteler son opposition à toute discussion avec Washington. La première autorité iranienne a ironisé sur le « spectacle » de la démocratie américaine et publié un passage de l’un de ses anciens discours dans lequel il prédit « le déclin » des Etats Unis. Ces derniers mois, Washington et Téhéran ont à plusieurs reprises frôlé la possibilité d’une confrontation militaire directe. En juin 2019, les Iraniens ont abattu un drone américain qui, selon eux, violait leur espace aérien. En représailles, Donald Trump a ordonné des tirs ciblés, avant de revenir sur sa décision « dix minutes avant la frappe », selon ses proches. En septembre 2019, deux des plus importants sites pétroliers d’Arabie saoudite, la rivale régionale de l’Iran et l’alliée de Washington, ont été attaqués par des drones et des missiles. L’Iran est à l’origine des attaques, selon Washington et les capitales européennes. Enfin, en janvier, le général iranien Ghassem Soleimani, le patron des opérations extérieures des gardiens de la révolution (l’armée idéologique), a été tué lors d’un raid américain à Bagdad– sans provoquer d’escalade. En Iran, le vice président Eshagh Jahangiri, proche du président Rohani, s’est félicité de l’échec électoral de Donald Trump, « celui qui a assassiné le général Soleimani ».

Le monde

LAISSER UNE RÉPONSE

Veuillez entrer votre commentaire!
Veuillez saisir votre nom ici