8 Décembre 1998 Verdict du procès des grévistes du SUTELEC : le Secrétaire général Mademba SOCK et Samba Mayoro DIEYE sont condamnés à 6 mois de prison ferme alors que 24 militants sont relaxés.Archipo.info vous replonge dans la genèse de cet événement.

I- Émeutes de l’électricité et politisation au Sénégal

Depuis la fin des années 1990, les difficultés d’approvisionnement et le coût de l’énergie au Sénégal se sont traduits par une succession de mouvements sociaux, de contestations et de mobilisations collectives engageant les populations, les sociétés civiles et plus particulièrement la jeunesse urbaine. En effet, si elle soulève un certain nombre de dimensions techniques et juridiques, la question énergétique ne se poserait évidemment pas avec la même acuité si elle ne recouvrait d’abord des enjeux politiques et sociaux.

Il ne s’agit certes pas de nier que les effets sociaux des coûts de l’énergie s’ajoutent à ceux de l’inflation des denrées alimentaires et du logement. Pour autant, en se concentrant sur cette question énergétique, il apparaît qu’il s’agit bel et bien d’un enjeu politique et social, à la fois majeur et structurant.

II- 1998 : les premières mobilisations

Nous proposons de retenir comme point de départ les « événements » de juillet 1998. Le régime socialiste était alors à bout de souffle après 40 ans d’exercice du pouvoir, ceci dans un contexte social extrêmement difficile, après la dévaluation du franc CFA en 1994, puis la reprise en main du processus de réformes par des bailleurs de fonds animés par le dogme des privatisations. Or, c’est justement pour s’opposer à la privatisation de la SENELEC (Société Nationale d’Électricité du Sénégal) que le SUTELEC (Syndicat Unique des Travailleurs de l’Électricité), alors dirigé par Mademba Sock, engagea un mouvement de grève, dit de « grève du zèle » (boycottage des heures supplémentaires, des cumuls de poste et des réparations en cas de panne…), lequel allait plonger le Sénégal dans le noir, et rappeler le précédent mouvement de contestation similaire de 1992.

Mademba Sock et 26 de ses camarades du SUTELEC furent alors accusés de « sabotage », puis arrêtés et placés sous mandat de dépôt le 20 juillet 1998. L’objectif du régime socialiste était clairement de disqualifier le mouvement, certains journaux n’hésitant pas alors à parler de « prise d’otage », voire de « comportements terroristes ». Il est à noter que la réaction du pouvoir fut d’autant plus forte que le ministre des Mines et de l’Énergie de l’époque, Maguette Diouf, était par ailleurs le frère cadet du président Abdou Diouf…

Bref, s’en suivirent plusieurs mois de mobilisations pour la libération et la réintégration des syndicalistes engagés dans cette lutte. Mademba Sock sera pour sa part libéré le 22 janvier 1999, après six mois d’emprisonnement.

La « grève du zèle » du SUTELEC a bien sûr provoqué des coupures de courant. Pour autant, les populations ne furent pas dupes, et c’est bien le régime socialiste qui fut jugé comme le seul vrai responsable de la crise structurelle de l’approvisionnement électrique. Le registre de la dérision se mêlera alors souvent aux manifestations d’exaspération. Par exemple, par des plaisanteries opposant la ville de Dakar, constamment dans le noir à cause des « délestages » de la SENELEC, à Paris, la « Ville lumière », en référence à la prophétie du président Senghor qui promettait qu’« en l’an 2000, Dakar serait comme Paris »

De son côté, dans le titre Boulen coupé, le chanteur Youssou Ndour s’interrogeait de façon ironique :

On a emprisonné Mademba Sock. Jusqu’à présent il n’y a pas d’électricité. Il y a quelque chose de pas clair là-dedans.

Ce titre, l’une des rares chansons explicitement engagées de Youssou Ndour, a eu un écho considérable et a fortement contribué à la popularité de Mademba Sock. Poussé par le mouvement syndical qui voyait en lui un héros, ainsi que par quelques mouvements politiques de la gauche sénégalaise (notamment le Rassemblement des Travailleurs Africains/Sénégal [RTA/S] d’El Hadj Momar Samb), il a d’ailleurs cru être en mesure de convertir électoralement sa popularité lors de l’élection présidentielle de 2000. Or, il n’en fut rien, Sock recueilli alors le plus petit score de tous les candidats avec seulement 0,56 % des suffrages exprimés.

Pour autant, si Sock et ses partisans ne sont pas parvenus à capter électoralement le mécontentement populaire, ce mouvement social de 1998 a fortement contribué à mettre les questions des coupures d’électricité et, plus généralement, celle de l’approvisionnement énergétique au cœur du programme politique et social. Ainsi, consacrant la première alternance électorale au Sénégal depuis l’Indépendance en 1960, la victoire d’Abdoulaye Wade au second tour de la présidentielle en 2000, n’est évidemment pas étrangère à cette politisation du mouvement social (Diop, Diouf et Diaw, 2000).

JEAN-FRANÇOIS HAVARD
archives/archipo.info

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